Mémoire de la religion créole





























































Le centre-ville de Saint-Paul est situé sur la côte ouest de la Réunion, au fond d’une large baie protégée des vents dominants.

Ce site favorable contribue sans doute à expliquer que la zone soit le berceau historique du peuplement de l’île et que Saint-Paul soit resté jusqu’à la fin du 19ème siècle une des villes les plus dynamiques de la colonie.

Au XVIIIème siècle, la Ville de Saint-Paul se développe fortement grâce à la politique économique de la Compagnie des Indes, fondée sur le système de l’exportation. Ainsi, ce simple point d’escale et de ravitaillement est devenu rapidement un centre actif d’échanges avec l’extérieur. Saint-Paul devint notamment un important centre de collecte pour toute la production caféière de la région, ce qui a grandement contribué à développer les activités administratives sur cette ville.

La Ville de Saint-Paul profitera également de l’essor de l’exploitation de la canne à sucre sur l’île au XIXème siècle. En effet, le développement de l’industrie sucrière eut pour conséquence une nette intensification des activités maritimes en baie de Saint-Paul.

Cet « âge d’or » est depuis longtemps révolu.

Dès la fin du XIXème siècle, deux évènements amorcèrent le dépeuplement de la ville et le déclin de ses activités :
- la crise sucrière, qui frappa l’ensemble de l’île ;
- le percement du canal de Suez, qui fit que la Réunion n’était plus une escale importante sur la Route des Indes.

La Ville de Saint-Paul connut alors un ralentissement très net de ses activités maritimes, jusqu’à sa disparition complète avec la réalisation du Port de la Pointe des Galets.

La départementalisation n’a pas permis de juguler ce dépérissement, malgré les administrations et équipements qu’elle a apportés, et le centre-ville de Saint-Paul apparaît aujourd’hui moribond du fait du manque d’animation, d’une activité commerciale en perte de vitesse, de la dégradation du patrimoine bâti…

La collectivité cherche actuellement à y remédier en engageant un ambitieux projet de renouvellement urbain.

Un des secteurs stratégiques du projet urbain est un vaste terrain vague de près d’un hectare, donnant sur le front de mer à quelques centaines de mètres des rues commerçantes du centre-ville. La ville a prévu d’y permettre la construction d’un important ensemble immobilier comportant une centaine de logements ainsi que des commerces. Par sa densité, ses hauteurs et son architecture, ce projet doit signaler l’entrée nord de l’ « hyper-centre » et symboliser sa modernisation. Il est également prévu que cet ensemble accueille à terme des activités aujourd’hui implantés dans d’autres secteurs du centre-ville. Sa construction permettra ainsi la libération et la reconstruction d’autres parcelles. Ce terrain constitue donc une des clés pour la requalification de l’ensemble du centre-ville.

Mais le projet est aujourd’hui bloqué car ce terrain vague n’est pas tout à fait inoccupé…

Dans l’angle sud-est du terrain, noyés dans les hautes herbes et abrités du soleil par les frondaisons d’arbres imposants, on distingue à peine quelques planches de bois aux couleurs criardes agencées à la va-vite et entourées d’une clôture en taules brinquebalantes et rouillées.

Ce bidonville est pourtant le domicile de Monsieur Augustin Chuppa.

Il habite en effet ici depuis 30 ans. Son logement est composé de  4 « cabanes », respectivement  blanche, rouge, verte et bleue, et d’un poulailler qui entourent une petite cour enduite d’un méchant béton. Il n’y a pas d’électricité,  M.Chuppa s’éclaire encore à la bougie et chauffe ses repas à l’aide d’une bouteille de gaz. Un simple tuyau d’arrosage lui apporte l’eau courante.

M.Chuppa vit seul depuis que sa femme est décédée il y a environ 1 an. Âgé de 88 ans, Il s’essouffle vite et se déplace à peine. Il ne pourrait survivre sans l’aide des habitants du quartier, malgré la maigre retraite auquel il a droit après les années de travail comme manutentionnaire dans les usines de canne à sucre ou sur le port.

Pour libérer le terrain et remédier à la vulnérabilité de sa situation, les responsables du projet urbain et les organismes sociaux cherchent depuis longtemps à « placer » M.Chuppa, soit auprès d’un membre de sa famille soit dans une institution spécialisée.  Mais Augustin Chuppa est d’un naturel ombrageux et obstiné. Les rares fois où il avait consenti à déménager chez un proche, il a  toujours décidé brusquement de revenir chez lui après seulement quelques jours. Et plus aucun membre de sa famille n’est maintenant prêt à supporter ses sautes d’humeur… Les experts psychiatriques dépêchés pour évaluer son état mental ont tous conclu qu’il avait encore toute sa tête malgré son grand âge et qu’on ne pouvait envisager dans ces conditions sa mise sous tutelle.

Il semble bien que M.Chuppa réussisse à rester chez lui jusqu’à son dernier souffle bien que le terrain qu’il occupe fasse l’objet de toutes les convoitises. Bien sûr il n’a pas de titre de propriété valable, mais aucun pouvoir public n’a envie d’expulser ce gramoune.

Et puis il y a autre chose… Augustin Chuppa n’est pas qu’un simple ouvrier à la retraite. Il a aussi une fonction religieuse, qu’on le considère comme un pusari ou comme un « simple » devineur. Et ce statut inspire encore du respect voire de la crainte de la part des Réunionnais, surtout au sein des catégories les plus modestes de la population. De plus, une des cabanes qui composent son bidonville – la rouge comme il se doit – est en fait une chapelle. Malgré son aspect vétuste, personne ne prendra le risque de la démolir sans avoir auparavant souscrit à tous les rituels en usage.

Augustin Chuppa est né en 1922 à Saint André, sur la côté Est de l’île, de parents  malbares, ce qui à la Réunion désigne les immigrés originaires de l’Inde du Sud (Tamil Nadu, Kerala). Il avoue lui-même qu’il n’était pas très porté sur la religion, jusqu’au jour où le collègue avec lequel il travaillait dans une usine de canne à sucre du côté de Saint-Benoît lui est apparu en rêve après qu’il soit décédé. Cet ancien camarade d’usine, mort peu de temps auparavant, était lui-même un devineur et avait décidé de lui transmettre son don. Il invitait ainsi Augustin Chuppa à faire appel à lui lors de cérémonies au cours desquels l’esprit du mort prendrait possession du corps du vivant pour qu’il serve de médiateur entre l’au-delà et les personnes qui souhaiteraient y avoir recours.

À partir de ce jour, M.Chuppa a décidé d’étudier la religion en suivant les enseignements d’un goulu, dont une photo est exposée dans sa chapelle. Il a appris à réciter en Tamoul les principales prières, et notamment celle destiné à faire appel aux esprits. Il a appris le déroulement des cérémonies et la signification des différents rituels. Il a également appris à manipuler les plantes et à préparer des tisanes pour tous les maux. Il a enfin construit chez lui une chapelle pour pouvoir recevoir en consultation tous ceux qui voulaient recourir à ses services.

On est alors venu le consulter pour toutes sortes de problèmes : santé bien sûr, mais aussi argent, affaire de cœur, difficultés de voisinage, travail… Il a acquis de la sorte une certaine réputation. Lorsqu’il était plus vaillant, il pouvait ainsi organiser des consultations chaque mercredi et vendredi pour des gens qui venaient des quatre coins de l’île. Il faut dire que M.Chuppa m’a précisé pouvoir « tout régler, sauf réduire les peines de prison ».

Les prières et les rituels appris par M.Chuppa, les Dieux  qu’il invoque, sont issus de l’hindouisme. Mais l’hindouisme qui s’est implanté à la Réunion dès le 18ème siècle par le biais des esclaves puis surtout dans la seconde moitié du 19ème siècle avec l’arrivée massive des travailleurs engagés, est originaire du sud de l’Inde où il est pratiqué dans les milieux populaires et ruraux, et diffère assez nettement de l’orthodoxie brahmanique.

Ainsi, les Dieux qui occupent les places d’honneur dans la chapelle de M.Chuppa sont des divinités villageoises très prisées en Inde du Sud : Marliémin (à droite), la « déesse de la pluie » et celle qui « fait circuler la maladie » ou protège au contraire des épidémies  et Karli (à gauche), la déesse destructrice du mal, des mauvaises choses.

D’autre part, cet hindouisme « populaire » s’est créolisé en s’adaptant aux contraintes historiquement imposées par les autorités coloniales et aux croyances en vigueur au sein de la société réunionnaise.

Cette « créolisation » a été facilitée par la structure même de la religion hindouiste, dans laquelle les Dieux constituent dans leur infinie variété les différentes manifestations d’un seul et même principe universel. Sa plasticité lui a permis d’ « absorber » les modifications du contexte géographique ou social. À l’époque où le catholicisme était la religion plébiscitée par les élites de la société coloniale et les autres croyances à peine tolérées, les officiants hindouistes ont par exemple établi des passerelles avec le culte dominant, tantôt en assimilant la Sainte Trinité (le Père, le Fils et le Saint Esprit) au panthéon hindou (Brahmâ, Vishnu, Shiva), tantôt en associant Jésus-Christ à Krishna, tous deux incarnations de Vishnu. Il n’est pas non plus rare que Saint Expédit soit représenté dans les lieux de culte hindouistes populaires. Dans la chapelle de M.Chuppa, on observe que l’association des 2 principaux symboles de ces religions (la croix et le trident) a donné naissance à un unique objet de culte. M.Chuppa ayant d’ailleurs, comme la plupart des Réunionnais d’origine indienne, été baptisé et suivi un enseignement religieux catholique jusqu’à la confirmation.

De même, on observe fréquemment que des Dieux originaires de Madagascar, des Comores ou de Chine soient représentés dans les chapelles malbares traditionnelles. Ce « cosmopolitisme » a contribué à l’aura de la religion malbare auprès des Réunionnais, même chez les personnes n’ayant aucune origine indienne.

La fascination exercée sur les esprits par des rituels particulièrement impressionnants y a sans doute également participé : transes et possession pratiquées pour invoquer les Dieux, marche sur le feu et sacrifices d’animaux lors des grands évènements organisés par les temples, comme à Bois-Rouge où près de 800 cabris et 2000 coqs sont décapités lors de la fête dédiée à Karli le 2 janvier.

Dans sa chapelle privée, M.Chuppa organise également une fête dédiée à Karli, le 14 juin de chaque année. La date de cette évènement majeur est fixée en fonction des éphémérides astrologiques, comme beaucoup de conseils et prescriptions prodiguées par les pusari. Il procède ce jour là lui-même au sacrifice d’un cabri à l’aide du kattî, le sabre traditionnel en forme de faucille.

Mais les chapelles « domestiques » construites par les pusari comme M.Chuppa, servent surtout à invoquer les esprits pour répondre aux problèmes des personnes venues les consulter. Selon les cas et leur gravité, M.Chuppa fait appel à l’esprit familier de celui qui lui a transmis son don ou à des Dieux plus puissants, mais également plus dangereux. Le rituel par lequel le pusari demande à l’esprit de prendre possession de son corps est particulièrement impressionnant : il commence par réciter une prière en Tamoul, dans laquelle il invoque les Dieux du panthéon hindouiste puis les divinités « inférieures » et finit par l’esprit de son goulou. Soudain la tonalité de sa voix infléchit et son corps se met à trembler jusqu’à être secoué par de violents spasmes. Il se met alors à parler très vite avec une voix nasillarde : c’est l’esprit qui s’adresse au patient. Il lui explique d’abord les causes de son malheur : un esprit rendu malfaisant car victime d’une injustice, un Dieu qui s’acharne sur le patient pour le punir d’une mauvaise action. Il fait appel à des esprits protecteurs et lui prodigue ensuite les conseils pour y remédier : boire telle tisane, pratiquer le jeun, aller prier tel Dieu au temple, offrir tel animal en sacrifice, donner une somme d’argent au pusari en rétribution, et revenir régulièrement à la Chapelle pour remercier les esprits une fois le mal conjuré. Tout au long de la séance, l’esprit réclame des verres de rhum sec pour se calmer. Au bout d’un moment, il annonce qu’il va s’en aller. Le corps est à nouveau pris de tremblement, puis M.Chuppa revient à lui et demande ce qui s’est passé. La consultation s’achève sur les recommandations du pusari.

Les motifs pour lesquelles des Réunionnais de toutes origines ethniques viennent consulter un pusari comme Augustin Chuppa sont souvent d’ordre médical. Démuni face à la maladie, ils ont recours au guérisseur, réputé doué de pouvoirs magiques et capable de marcher sur le feu. La crainte que leur inspirent des pratiques souvent jugées diaboliques est nuancée par l’usage de références familières, notamment catholiques.

Au cours de ce premier contact avec la religion malbare, le pusari leur demande de respecter un certain nombre d’engagements (jeun, sacrifices, prières à l’église ou au temple) auxquels ils se tiennent par peur des « représailles ». Ils sont par ce biais conduits à fréquenter régulièrement les lieux de cultes et à honorer les Dieux hindouistes comme catholique, malgache ou comorien.

C’est ainsi que des passerelles se créent entre les diverses composantes ethniques et religieuses de l’île. Et l’on peut de ce fait considérer le pusari comme un médiateur, un catalyseur de métissage.

Avec la modernisation de la société réunionnaise et l’avènement d’une classe moyenne notamment au sein de la communauté malbare, l’hindouisme « populaire » et créolisé, pratiqué par les pusari comme M.Chuppa, a été progressivement dénigré – du moins en public – au profit d’un hindouisme plus proche de l’orthodoxie brahmanique, censé être plus respectueux des origines indiennes, et par là même plus respectable.

Le mouvement du « renouveau tamoul » amorcé dès les années 70 s’est appuyé sur les grands temples urbains de l’île où l’on a fait appel à des prêtres mauriciens ou indiens pour garantir la « pureté » des rituels. Des artisans indiens ont été également sollicités pour la décoration des temples ou l’organisation des grands évènements comme Dipavali, la fête de la lumière.

Ce mouvement s’est accompagné d’une forme de différenciation sociale et ethnique, les catégories supérieures et de stricte ascendance indienne étant plus naturellement enclin à participer aux cérémonies organisées dans les temples urbains.

La société réunionnaise se « modernise » et c’est dans l’ensemble tant mieux. Le faciès des principales villes de l’île a été bouleversé au cours des dernières années. La société a connu de profondes évolutions impulsées entre autre par la départementalisation, et le développement d’une classe moyenne s’est accompagné de modifications des modes de vie et des habitudes notamment religieuses. Des franges importantes de la population sont cependant restées à l’écart de ces évolutions qui menacent par ailleurs les traditions religieuses dont  Augustin Chuppa est le charismatique représentant. Alors que la « religion créole » semble vouée à disparaître, rappelons nous qu’elle a su, à un moment de l’histoire réunionnaise, tisser des liens au sein d’une société marquée par de forts contrastes ethniques et sociaux, ce qui n’apparaît pas comme un moindre mérite à une époque où religion est bien souvent synonyme de conflit.