Dénuement extrême dans les villages producteurs d’opium au nord du Laos




































































« En 1998, la République Démocratique Populaire Lao était le troisième pays producteur de pavot à opium et présentait l’un des plus hauts taux d’addiction à l’opium. De 1998 à 2005, la culture du pavot à opium et l’addiction à l’opium ont respectivement chuté de 93 % et de 68 % dans le pays, grâce à la forte implication du Gouvernement »[1].

Pourtant, fin octobre 2012, l’Office des Nations unies contre la drogue et la criminalité (ONUDC) indiquait que « La culture de l’opium a doublé en Asie du sud-est depuis six ans, encouragée par la hausse de la demande d’héroïne en Chine et dans le reste de la région, qui pousse les paysans de Birmanie et du Laos à planter plus de pavot »[2].

Quelles sont les raisons d’un tel échec malgré le volontarisme affiché par l’ONU et le gouvernement ?

Il y a tout d’abord une explication historique. Le nord du Laos est de longue date une zone productrice de pavot pour la pharmacopée traditionnelle locale. Mais O.Ducourtieux[3] montre que la colonisation de l’Indochine par la France a été motivée dès le 19ème siècle par la volonté de développer le commerce de l’opium et a engendré un accroissement de la production. Cette ancienneté explique sans doute que la production d’opium structure aujourd’hui les communautés villageoises.

Face aux difficultés logistiques du trafic international, les autorités coloniales françaises se sont ensuite contentées d’administrer le commerce intérieur de cette drogue… et d’en tirer un revenu notable en favorisant sa consommation. Cette politique a cependant eu des conséquences désastreuses : « En 1993, le Gouvernement et le PNUCID estimaient la production d’opium à 125 ou 130 tonnes, les deux-tiers étant consommés au Laos, le reste pouvant alimenter le trafic. Le nombre d’usagers est également préoccupant. 2% de la population totale des tribus montagnardes, soit 42 000 personnes consomment quotidiennement de l’opium »[4].

Jusqu’à l’époque récente de la décolonisation et de la guerre froide, l’opium a enfin servi de part et d’autre à « acheter » le ralliement des tribus montagnardes et à financer l’effort de guerre.

Ainsi, « de plante accessoire pour la pharmacopée locale, le pavot est devenu une production majeure de l’économie régionale sous l’influence de la politique coloniale puis de la Guerre froide »[5].

La raison de l’échec des tentatives pour réduire la production d’opium est également économique. Le « triangle d’or » porte en effet mal son nom, la pauvreté y est profonde et l’insécurité alimentaire, endémique. Les paysans produisent de l’opium, non pour s’enrichir ou même améliorer leurs conditions de vie, mais simplement pour survivre.

A partir des années 80, les pays développés – privés de leur contrôle économique et politique sur le Laos et confrontés chez eux aux ravages de la toxicomanie – ont alors fait pression sur le gouvernement laotien pour qu’il renforce les mesures répressives. La culture du pavot à opium est ainsi devenue illégale en 2005.

Ils ont parallèlement financé quelques projets de développement rural avec l’appui des Nations Unies, basés sur le postulat simpliste que la culture du pavot n’était pas la conséquence de la pauvreté mais sa cause, du fait de la toxicomanie. Or l’étude d’O.Ducourtieux démontre que la diminution des surfaces cultivées s’accompagne d’une baisse conséquente des revenus des paysans, pourtant déjà en situation d’extrême vulnérabilité.

Dès lors, il n’apparaît pas étonnant que les mesures répressives s’avèrent inefficaces, tout comme les incitations aux cultures alternatives, d’autant que les moyens engagés sont dérisoires par rapport à l’étendue des besoins et semblent plutôt relever de l’effet d’affichage.

« Le risque est alors de voir la communauté internationale choisir une voie plus répressive en tentant d’obtenir par la crainte ce qu’elle ne peut obtenir par la persuasion »[6]. Des dérives sont déjà observées : « Le Laos est ainsi invité par le PNUCID à doubler la durée de la garde-à-vue alors que celle-ci peut déjà atteindre plusieurs mois, à supprimer dans certaines circonstances la présomption d’innocence ou à favoriser la délation »[7].


[1] « L’ONUDC aide les agriculteurs de la République démocratique populaire lao à trouver des alternatives à la culture du pavot à opium », Office des Nations Unis contre la Drogue et le crime, www.unodc.org

[2] Nicte Mazariegos, « La culture de l’opium a doublé en Asie du sud-est depuis 2006 », www.lequotidien.lu.

[3] Ducourtieux Olivier et al., « L’éradication de l’opium au Laos : les politiques et leurs effets sur l’économie villageoise », Revue Tiers Monde, 2008/1 n° 193, p. 145-168. DOI : 10.3917/rtm.193.0145.

[4] Yann Bissiou, « Laos : les limites de la lutte internationale contre la culture du pavot dans le Triangle d’Or », 1996.

[5] Ducourtieux Olivier et al., op.cit.

[6] Y.Bissiou, op.cit.

[7] Idem