Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard… (Aragon)

Hier j’ai eu 34 ans.

En soi, un anniversaire ne veut évidemment rien dire. On vieillit ce jour là autant que n’importe quel autre. Mais l’homme a besoin de jalonner le temps qui passe pour le ramener à sa mesure. Il a besoin de symboles pour se répérer dans le continuum des jours, lorsque les intervalles dépassent les rythmes perceptibles, physiques ou biologiques.

Il fut une époque, pas si lointaine, où pour diviser le temps qui passe en périodes aisément appréhendables, on se basait sur un calendrier avec des dates et des évènements qui scandaient l’année en se référant à une mythologie, religieuse, nationale ou autre… Si bien qu’on ne pouvait pas envisager le temps en dehors de la grille de lecture fournie par la communauté auquel on appartenait et qui donnait un sens à sa vie au delà de son éphémère existence. C’était rassurant. Mais aujourd’hui, en occident du moins, ou en ce qui me concerne en tout cas, les dates et les anniversaires n’évoquent rien d’autre que le temps qui passe, nous rapprochant à chaque instant un peu plus du terme de nos vies. Le calendrier n’a plus rien de rassurant, il n’est rien d’autre qu’un inéluctable compte-à-rebours.

La seule échelle de temps qui ait un sens, c’est l’espérance de vie. Il n’y a rien au delà de l’individu et de son corps, qui devient dès lors notre bien le plus précieux. Il est comme une sorte de machine qu’il faut entretenir avec précaution si l’on veut qu’elle nous emmène loin. “Qui va piano va sano” disait ma grand-mère. Mais pour le corps comme pour la vie en général, on doit sans cesse arbitrer entre des intérêts contradictoires. Car lorsqu’on considère le temps comme un compte-à-rebours, il devient impérieux de vivre chaque instant avec intensité, on n’accepte plus les temps morts, les temps faibles, les pertes de temps… Et le corps devient un outil – et on n’en a toujours pas trouvé de meilleur – pour vivre chaque instant intensément, une machine à pourvoir des sensations. Alors on ouvre les gaz, on pousse le compte-tour dans le rouge, tout en surveillant du coin de l’oeil les autres cadrans que sont l’Indice de Masse Corporelle, le taux de cholestérol, le taux de Gamma GT (les connaisseurs comprendront) et j’en passe…

Et on est livré à nous même pour trouver cet équilibre, on ne peut plus se contenter d’appliquer les vieilles recettes trouvées dans les Grands Livres, gravées sur les tables de la Loi ou proclamées aux tribunes. Faut-il le déplorer ? Evidemment pas ! Et puis de toute façon, on ne peut pas revenir en arrière. Alors on fait notre propre cuisine en sélectionnant les ingrédients dont on dispose. Le problème c’est qu’on n’a jamais eu autant de possibilités pour se faire plaisir, pour s’accomplir, pour donner un sens à sa vie… Et en même temps, on n’a jamais été aussi bien informé des risques encourus et de la manière de les réduire. Nos supermarchés débordent de victuailles en tous genres, mais on nous rabâche les méfaits du sel, du sucre, des matières grasses, de l’alcool, mangez sept fruits et légumes par jour, de l’oméga 3, des acides gras insaturés, du bifidus, il y des toxines dans la viande, des métaux lourds dans le poisson, des pesticides sur les fruits, etc., etc. Débrouillez vous pour remplir votre gamelle avec ça. Et vous avez intérêt à la savourer en plus, parce qu’il y a cette satanée injonction au bonheur et que si vous ne tombez pas en pamoison en avalant votre yaourt comme la fille à la télé, c’est probablement que vous êtes un handicapé de la vie, allez, allez, on ne discute pas, vous me prendrez 2 deroxats pour faire passer le sauté de tofu aux carottes vapeur !

Est-ce qu’on est un meilleur cuistot à 34 ans qu’à 15, 20 ou 25 ans ? Je ne le pense pas. Au contraire, il devient de plus en plus dur de trouver la bonne recette, de doser les ingrédients. Le corps est toujours une machine à sensation performante. Il ne l’a peut-être même jamais autant été. Mais en même temps, le compte-à-rebours se fait plus pressant… Les premiers cheveux blancs sont apparus il y a déjà un bon moment, les rides se creusent au coin de l’oeil, les douleurs aux articulations s’accentuent… Donc on veut en profiter, tant qu’il est temps, mais on est aussi plus soucieux de “préserver son capital”. C’est la quadrature du cercle. 

A 34 ans, si tout s’est bien passé, on a plus de moyens et donc plus de liberté. De nos jours, il faut du temps pour se construire une “situation” et les trentenaires ne peuvent jouir bien souvent que depuis peu d’une relative stabilité et sécurité matérielle. Or c’est cette dernière qui permet de véritablement s’affranchir de la tutelle familiale. A peine libéré des contraintes familiales et il faudrait déjà revêtir le costume amidonné du mari ou du père ? Difficile à accepter. Et ce, même si l’expérience nous a appris le côté un peu illusoire et vain de cette frénésie existentialo-sensuelle. Il n’est pas pour autant facile d’y renoncer parce qu’on a peur de se tromper, d’avoir des regrets. On sait par contre qu’il faut du temps, beaucoup de temps pour accomplir des choses qui comptent. Que ces choses là demandent un investissement total et qu’on n’obtiendra pas des résultats tout de suite, si on en obtient un jour. On sait donc que ce genre de chose, on pourra en accomplir une ou deux dans sa vie, mais vraissemblablement pas plus.

Alors il devient de plus en plus difficile de faire des choix, de tracer son chemin dans une forêt qui se densifie jusqu’à devenir inextricable. La boussole s’affole, le temps presse. On défriche à tour de bras, un coup à droite, un coup à gauche, on ne sait plus où donner de la tête. Et on se fatigue aussi… comme moi ce soir au moment de conclure cet article.

1 Trackbacks

You can leave a trackback using this URL: http://www.francois-nouveau.com/journal/le-temps-dapprendre-a-vivre-il-est-deja-trop-tard-aragon/trackback

  1. By chatbot on September 1, 2018 at 7:26 am

    chatbot…

    Contract the amazing facebook bot marketing currently now available in addition at great prices today!…

3 Comments

  1. Bon Anniversaire François.
    Il te va bien ce texte.

    Mon cadeau, justement, c’est un peu de lecture. Peut-être que le temps qui passe deviendra un peu plus un temps qui reste. Il t’en reste en tout cas un espoir.

    http://basilesegalen.blogspot.com/2010/09/et-si-lhomme-devenait-immortel.html

    Posted September 30, 2010 at 1:51 pm | Permalink
  2. Quelle est donc ta quête françois? Le corps? Le temps? L’esprit? L’amour?
    Nous devons faire avec, le temps, celui qu’on nous impose. La vraie question c’est : qu’est-ce qu’on veut et les moyens qu’on se donne pour l’avoir.

    Posted September 30, 2010 at 7:07 pm | Permalink
  3. And again HAppy birthday my dear

    Posted September 30, 2010 at 7:08 pm | Permalink

Post a Comment

Your email is never shared. Required fields are marked *

*
*