Elle

“Dans l’huis de la femelle obscure
Réside la racine du ciel et de la terre.”
Laozi

 

L’autre jour, j’ai passé la soirée avec une jeune femme que, par souci de discrétion, je nommerais “Elle”. Cela faisait longtemps que je n’avais pas éprouvé un désir d’une telle intensité. Je préfère cependant vous informer d’emblée qu’il ne s’est pas passé grand chose ce soir là entre Elle et moi, et que vous ne devriez normalement rien trouver dans cet article qui puisse vous émouvoir le bas-ventre… Dans le cas contraire, je vous invite à consulter un spécialiste. On n’est pas là pour s’émoustiller à coup de descriptions érotiques (relisez plutôt Emmanuelle Arsan ou ce cher vieux Marquis…) mais pour essayer de comprendre les choses, et en profiter pour admirer au passage ma culture abyssale et ma parfaite maîtrise du verbe, parce que, comme dit mon ami Julien M, “on est un cuistre ou on ne l’est pas” (sans blague ?).

Lorsqu’on prépare un coup d’Etat, une des cibles stratégiques de l’action militaire est traditionnellement la radio ou la télévision nationale. Avant d’envahir le palais présidentiel, il faut contrôler les canaux d’information afin d’emporter l’adhésion populaire. Même lorsque les combats font rage à chaque coin de rue, même lorsque les forces sont équilibrées et l’issue incertaine, tous les colonels du monde vous diront qu’il ne faut pas hésiter à engager tous les moyens nécessaires pour s’assurer la maîtrise des ondes, parce que les gens (y-compris les bidasses du camp adverse) ont tendance à se ranger docilement du côté de ceux qu’ils croient être les vainqueurs. Et c’est bien souvent cela qui fait pencher définitivement la balance.

Et bien, c’est exactement ce qui s’est passé ce soir là en moi : mon corps, par le biais de son cheval de Troie intracrânien qu’est le cerveau reptilien, a pris le contrôle des ondes. Il a annexé la conscience et l’a soumise, il s’est assujetti l’esprit et en a réquisitionné toutes les facultés. Comment ? En le bombardant de signaux qui arrivaient de toutes parts, encombraient les circuits et interdisaient leur accès à la moindre tentative de raisonnement. Sa bouche qui s’entrouvre imperceptiblement, un scintillement sur ses lèvres, le tressaillement d’un muscle sous sa peau, l’intonation de sa voix, une courbure des reins qui semble un peu trop accentuée pour être dénuée d’arrière-pensée… Je n’étais que ça, et rien d’autre que ça. Je n’étais qu’envie, corps et âme à l’affût d’un faille dans laquelle m’engouffrer, entièrement absorbé dans la recherche de ce que Jean-Claude Dusse appelle “une ouverture” (Les bronzés). Dans ces moments là, on n’a plus la conscience de soi, ni les parasites qui l’accompagnent ordinairement : la peur de l’échec, du ridicule. Toutes ces pollutions de l’ego qui inhibent l’action sont momentanément occultées par l’envie.

Des sportifs professionnels ont maintes fois décrits ce genre de sensations qui surviennent lorsque la concentration est si profonde qu’elle confine à l’état modifié de conscience. Tel tennisman célèbre rapporte par exemple qu’à certains moments il ressent la raquette et la balle comme des prolongements naturels de son bras. Il peut alors littéralement “voir” où la balle va rebondir avant même d’avoir frappé son coup. Si je ne craignais pas de vous entendre railler l’ambivalence douteuse de mes métaphores, je pourrais aussi vous parler des archers qui évoquent des phénomènes similaires, lorsqu’ils ont l’intuition qu’eux-mêmes, l’arc, la flèche et la cible forment un tout.

Je pouvais moi même pressentir la délicieuse plénitude que je pourrais connaître dans la fusion de nos deux corps. Alors que nous étions innocemment assis l’un à côté de l’autre, je visualisais déjà cette plénitude, la volupté absolue que je ressentirais en m’abandonnant totalement dans l’étreinte. Elle m’habitait, elle vibrait en moi, elle parcourait mon corps en laissant dans son sillage des flux d’énergie qui le tendaient tout entier vers le corps de l’autre. Par une mystérieuse alchimie sur laquelle je reviendrai, “Elle” m’avait insufflé cette vision. Elle avait ainsi déclenché une réaction en chaîne, en créant le désir qui trouve ensuite spontanément et en lui-même les moyens de grandir. “Il y a profit aux désirs, et profit au rassasiement des désirs – parce qu’ils en sont augmentés” (A.Gide, Les nourritures terrestres). Le désir accentue l’attrait de son propre assouvissement, ce qui le renforce. C’est une force qui tourne en boucle, s’amplifie et entraîne tout le reste dans son courant. Si rien ne le freine, on a l’impression que le courant s’accélère au point qu’il se creuse et créé un appel d’air. On ressent alors comme un vortex au centre du corps dans lequel l’être est tout entier aspiré. Toute pensée, toute volonté y sont englouties et s’y disloquent. Je ne suis plus qu’un faisceau de particules lancées vers le milieu où il pourra se répandre. Je suis un fleuve qui coule vers la mer pour s’y noyer et disparaître. Mon cours brise et emporte au passage toutes les digues, toutes les barrières de l’ego qui constituent habituellement un obstacle entre soi et l’autre, entre soi et l’instant : la volonté de posséder,  la volonté de pouvoir, le besoin de reconnaissance, le sens des responsabilités, la peur des conséquences, le malaise du lendemain, et même ma mauvaise conscience congénitale… Tout y passe, tout disparaît.

Le sentiment qui m’a jusqu’à maintenant semblé être le plus proche de ce qu’on appelle l’amour, ce n’est rien d’autre que cette expérience. Ce n’est rien d’autre que du désir si intense que l’on s’y perd, que l’on s’y oublie. D’aucuns, emmurés dans les catégories occidentales, me diront qu’un sentiment noble et généreux comme l’amour ne peut pas être réduit à quelque chose d’aussi bassement charnel que du désir. Mais ce désir là ne vise pas à posséder l’autre, ni même à se donner à l’autre. C’est un désir qui transcende la simple addition de deux êtres. C’est le désir d’être au monde. Dans l’étreinte fusionnelle qui résulte d’un désir aussi intense, on accède en effet à un état dans lequel s’estompent les distinctions entre le corps et l’esprit, entre soi et l’autre et en définitive, entre soi et le monde. C’est quelque chose qu’il est difficile de concevoir – ne serait-ce parce que les concepts et les mots portent en eux même une distance avec ce qu’ils désignent – mais qui s’apparente sans doute à ce que les bouddhistes parmi d’autres appellent “l’unité”. 1 + 1 = 0.

Dans l’image du fleuve qui coule vers la mer pour s’y noyer, la mer ne représente pas le corps féminin. Pour filer la métaphore hydrographique, disons que les deux bras de rivière se rejoignent pour ne former qu’un et que le fleuve qui nait de cette confluence a un débit suffisant pour accéder à la mer, pour devenir la mer.

“Le Chuntunyacu, en se jetant dans le Satzayacu, forme le Napo. Il s’y jette comme un furieux et son courant le traverse de part en part. Les deux rivières luttent. Toute la surface de l’eau est taillée de vagues, on se croit venu à la mer. Sitôt formé, le Napo tombe.” (H.Michaux, Ecuador)

 

Pour ceux qui considèrent avec circonspection ce genre de « bigoteries orientalisantes », je me réfèrerais à Albert Camus, un écrivain bien de chez nous et qu’il est de bon ton de citer dans les académies les plus prestigieuses. Dans les extraits ci-dessous tirés de Les noces, il décrit une expérience à mon avis assez similaire :

« Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l’eau, c’est le saisissement, la montée d’une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère – la nage, les bras vernis d’eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l’eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l’onde par mes jambes – et l’absence d’horizon. Sur le rivage, c’est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d’os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l’eau, le duvet blond et la poussière de sel.
Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Étreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. » (A.Camus, Les noces à Tipasa)

 

« Il est des lieux où meurt l’esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. […] Ce bain violent de soleil et de vent épuisait toutes mes forces de vie. A peine en moi ce battement d’ailes qui affleure, cette vie qui se plaint, cette faible révolte de l’esprit. Bientôt, répandu aux quatre coins du monde, oublieux, oublié de moi-même, je suis ce vent et dans le vent, ces colonnes et cet arc, ces dalles qui sentent chaud et ces montagnes pâles autour de la ville déserte. Et jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde. […] pour un homme, prendre conscience de son présent, c’est ne plus rien attendre. » (A.Camus, Le vent à Djémila)

 

Mais comment un désir peut-il se muer en cette sorte d’aspiration mystique ?

N’est-ce dû qu’aux qualités intrinsèques de son objet ? Je ne le crois pas. Maintenant que j’y repense à tête reposée, “Elle” n’a ni une beauté parfaite, ni une intelligence supérieure, ou que sais-je. Mais peu importe, sur le moment je ne distingue plus qu’une silhouette dans la lumière qui m’éblouit. Alors quoi ?

Il faut du temps, incontestablement. Assouvir rapidement un désir apporte un plaisir indéniable, mais ne lui laisse pas le temps d’arriver à maturation. La durée nécessaire varie cependant beaucoup d’un cas à l’autre, et ce constat suffit à prouver que ce n’est pas la seule variable. Le savoir-faire de la prêtresse peut accélérer grandement le processus, la maîtrise de cet art qui consiste à laisser entrevoir des délices sans les céder.

Ceci dit, je n’ai jamais aimé me sentir manipulé, et dans le cas d’espèce, je parlerais plutôt d’ « instinct » que de « savoir-faire ». Je crois qu’on touche d’ailleurs là à l’essentiel. Car en fait, ce qui explique qu’Elle ait pu susciter un tel désir de ma part en suggérant la « présence au monde » que notre étreinte génèrerait, c’est sans doute la fraîcheur, la spontanéité… en un mot la vitalité qui émane de son être. Tout en elle y participe et forme un ensemble harmonieux. Son corps musclé et robuste, sa peau brulante de soleil, ses sourires qui illuminent sont visage même lorsqu’il est sérieux, ses manières franches, la simplicité avec laquelle elle envisage la vie et le courage que ça lui donne…

Je crois qu’une expérience comme celle que je viens de décrire, est si délicieusement marquante que le souvenir qu’elle laisse peut donner la force aux nostalgiques de rester des années avec la même personne, et ce même de nos jours. Les autres, les plus exigeants, ceux qui ont compris avec Gide que le désir enrichit plus que « la possession toujours fausse de l’objet même [du] désir », ceux qui savent comme Camus que « tout visage, pour être éloquent, doit subir un certain renouvellement », n’auront de cesse de la réitérer. L’autre solution consiste à retarder au maximum le moment de la jouissance, voire à s’interdire de jouir pour faire durer indéfiniment cet état d’apesanteur. C’est plus ou moins ce qui est prôné dans certaines pratiques issues du taoïsme ou du tantrisme. Mais la perspective de la jouissance n’est-elle pas inhérente au désir ?

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2 Comments

  1. Francesco

    Est-ce bien raisonnable ?

    Posted October 8, 2010 at 10:05 am | Permalink
  2. je ne ferai aucun commentaire…

    Posted October 8, 2010 at 10:25 am | Permalink

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