Voyage Asie avril 2011 / avril 2012

Prendre une année sabbatique et partir seul pour un long voyage, c’est s’octroyer un moment de grande liberté. C’est précisément s’affranchir pour quelques précieux mois des « directeurs » de toutes sortes. Alors pourquoi s’encombrer de contraintes superflues ? Pourquoi inventer de toutes pièces je-ne-sais quels “fils directeurs” qui serviront à vous ligoter comme le masochiste adepte du bondage ou le digne héritier de Harry Houdini ?



Vivre consiste pour la plupart d’entre nous à ruminer les objectifs et les codes de bonne conduite édictés par les institutions qui régissent nos sociétés, de la maternité à l’hospice en passant par la famille, l’école ou l’entreprise. C’est pratique, confortable et relativement fiable.

Le système présente néanmoins une défaillance interne qui pose de plus en plus de problèmes, particulièrement dans nos sociétés d’abondance : Il laisse pas mal de temps libre à ses protagonistes. Lorsqu’on est lassé des produits proposés par l’industrie du bien-être et du divertissement, on peut être tenté d’occuper son temps libre à essayer de comprendre le sens de tout ça. Et c’est là que ça se gâte, que la machine s’enraye. Cette tâche se révèle en effet extrêmement ardue, pour ne pas dire impossible, parce qu’il n’y a pas de grand discours, de mythe fondateur qui ne soit aujourd’hui décrédibilisé. Face au désarroi que cette situation entraîne, certains se décident à partir en voyage. Pour d’autres, il y a la drogue (légale ou pas), l’extrémisme, le meurtre en série… enfin vous voyez quoi.

En voyage, on ne peut plus s’appuyer sur des repères familiers. On ne peut pas se contenter d’appliquer des procédures standardisées en provenance d’autres cieux. On ne peut compter que sur soi, sur ses propres ressources, sur sa capacité d’adaptation et d’improvisation. L’esprit et les sens sont en éveil, entièrement absorbés par les tâches les plus banales du quotidien, comme s’orienter dans une ville, négocier une chambre d’hôtel, acheter un billet de train, obtenir un visa ou choisir son repas sur un menu. C’est le retour à la condition originelle de l’homme, celle du pionnier, celle du chasseur.



Seul sur la route, on n’est plus obligé d’adopter les raisons d’être issues d’instances extérieures, ni de se conformer aux manières qu’elles imposent, ni même de faire semblant d’y croire en échange des services qu’elles proposent, services qui s’avèrent de toute façon de moins en moins performants. Mais si l’on peut se débarrasser avec jubilation de ces oripeaux, il n’est pas pour autant recommandé de se présenter complètement nu au festin du voyage. Voyager, ce n’est pas faire le choix de la facilité, bien au contraire.



Confronté à un environnement sans cesse fluctuant, le voyageur a moins de temps à consacrer aux atermoiements existentiels. Incontestablement, il y gagne en sérénité… à condition de ne pas sombrer dans le désœuvrement avec un risque d’anomie, de déchéance morale encore plus sévère, et surtout plus dangereuse, car sans rien ni personne pour prévenir la chute.


L’absolue liberté a l’allure fière et la silhouette attrayante d’une figure de proue.



Mais quelque chose d’effrayant émane également d’elle. Elle a le regard perdu d’une folle et l’odeur âcre des bas-fonds, de la marginalité. Le tissu qui voile à peine sa poitrine éternellement jeune est chargé de lourds effluves. Sa bouche jaillit comme une plaie béante de son visage livide.



Il faut être inconscient, faible ou se savoir au contraire extrêmement solide pour oser y succomber. Lorsqu’on est ni l’un ni l’autre, on peut essayer de s’agripper à un fil directeur comme l’alpiniste se harnache avant de braver les abîmes. La camisole de concepts et de valeurs que l’on se confectionne avant de partir fait ainsi office de baudrier. Cette camisole là nous est propre. Elle n’existe que par l’intérêt et l’énergie qu’on lui accorde.


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